Interview de Malek Boutih à la Gazette de Côte d’Or

07/11/2012 | La Gazette de Côte d’Or n°317

Malek Boutih, le député socialiste de l’Essonne, est connu pour son franc-parler. L’ancien président de SOS Racisme, membre du bureau national du PS, appelle le gouvernement à tenir compte du message relayé par des sondages au plus bas.

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LA GAZETTE : Lors du congrès du Parti socialiste à Toulouse (26 au 28 octobre), il a beaucoup plus été question des échanges musclés entre Harlem Désir, le nouveau premier secrétaire, et Jean-François Copé, que du PS…a
MALEK BOUTIH : Et je ne le regrette pas. Le Parti socialiste doit montrer sa force et son unité face à l’UMP, qui attaque violemment le gouvernement depuis le 6 mai dernier et l’élection de François Hollande. Il faut que le PS soutienne le chef de l’État et le gouvernement, mais aussi soit le plus présent possible sur le débat public. Et les sujets ne manquent pas, avec la crise, le chômage, la question du logement, etc.

Êtes-vous surpris d’entendre Jean-François Copé appeler les Français à descendre dans la rue pour qu’ils manifestent leur mécontentement vis-à-vis du pouvoir ?
Cela ne me choque pas. Le droit de manifester appartient à tout le monde, même si, en France, on a surtout l’habitude de voir les organisations syndicales descendre dans la rue, ou les Français pour des questions sociales bien précises. Ce qui me surprend, c’est l’attitude de la droite. Je suis déçu, car l’UMP n’est pas à la hauteur de son rôle.

C’est-à-dire ?
C’est le premier parti d’opposition, c’est un parti qui compte, et j’attendais de lui qu’il fasse preuve d’un peu plus de sérénité. Or, dans l’attitude de Jean-François Copé, mais parfois aussi dans celle de François Fillon, je vois plutôt le signe d’une certaine fébrilité. J’ai l’impression que depuis la défaite de Nicolas Sarkozy lors du second tour de l’élection présidentielle, l’UMP a du mal à se remettre. Il va y avoir le 18 novembre prochain l’élection de son président, mais je crois que le parti ne veut pas faire le bilan objectif du bilan du quinquennat de Nicolas Sarkozy.

Harlem Désir, quand il traite en gros Jean-François Copé et François Fillon d’homophobes, ne fait pas non plus dans la finesse…
C’était une vanne… Jean-François Copé est souvent dans l’excès ces dernières semaines, à l’approche de l’élection à la présidence de l’UMP. Nous n’avons pas sur réagi à tout ce qu’il a dit.

Remarquez, il n’y a pas que la droite qui s’en prend au Parti socialiste. Jean-Luc Mélenchon (Front de gauche) l’a comparé à « un astre mort »…
Jean-Luc Mélenchon est dans la continuité de son discours depuis sa rupture avec le Parti socialiste. Il est l’allié du Parti communiste, et semble tendre la main au Nouveau Parti anticapitaliste (NPA). Il tente de rattraper sur le terrain verbal tout ce qu’il a perdu sur le terrain électoral. Que propose-t-il, à part une révolution comme Hugo Chevez au Venezuela, lequel, ne l’oublions pas, dispose de l’argent du pétrole… Mélenchon tient des propos vifs, il ne faut pas l’ostraciser, mais aussi éviter d’employer le même ton que lui. Depuis la fin de la campagne présidentielle et sa défaite par rapport à Marine Le Pen, il semble avoir du mal à se remettre. C’est un excellent orateur, mais pas un très bon politique.

Jean-Marc Ayrault, le Premier ministre, se plaint d’être trop violemment attaqué. Estimez-vous normal qu’il réagisse ainsi ?
On sent dans notre pays une véritable tension. Il y a le chômage, la crise, il y a beaucoup de passions, de craintes, car la France pourrait être déclassée économiquement. Alors, il est normal que le Premier ministre soit critiqué par l’opposition, mais aussi par la presse. C’est la fonction qui veut ça. Mais c’est trop facile de faire de Jean-Marc Ayrault la tête à claques de tout le monde. J’entends, y compris à gauche, des gens dire, que tout va bien, à part Ayrault. Mais je rappelle que le Premier ministre ne fait qu’appliquer une politique décidée collectivement. Il a fait passer un message ferme à ses ministres, réclamant encore plus de solidarité.

Mais vous avez tout de même conscience que les sondages sur la cote de popularité du couple exécutif ne sont vraiment pas bons ?
François Hollande a été élu le 6 mai. Et quand on entend de la bouche de François Fillon que Nicolas Sarkozy lui avait demandé de reporter après l’élection le plan social de PSA à Aulnay-sous-Bois, cela signifie bien qu’il y a un héritage à assumer… Bien sûr qu’il faut tenir compte des sondages, et du mécontentement d’une majorité de Français. La situation du pays doit être prise au sérieux. Les gens qui ont voté pour François Hollande ne l’ont pas fait, contrairement à ce que beaucoup pensent, juste par antisarkozysme. Cet électorat est exigeant. Cette chute dans les sondages n’est pas anecdotique. Ni passagère. Il y avait une feuille de route pour le gouvernement. Il ne faut pas tout changer, mais il faut prendre des risques. Ne pas attendre la croissance.

Vu les prévisions, on risque de l’attendre longtemps…
Il faut savoir que même si la croissance revient, cela ne rétablira complètement le tissu industriel, ni le tissu économique dans son ensemble. En 2002, Lionel Jospin avait été battu au premier tour de l’élection présidentielle, alors que la croissance était là.

Changeons de sujet. La question du droit de vote des étrangers a été repoussée, et vous avez vous-même expliqué qu’il s’agissait d’une sage décision. Pourquoi ?
Parce que ce n’est pas le bon moment. Quand un pays traverse une crise comme c’est le cas de la France, l’étranger est souvent considéré comme le bouc émissaire. Je pense qu’il vaut mieux consacrer notre énergie à trouver des solutions pour lutter contre les problèmes économiques et sociaux. Il faut aussi remettre un peu d’ordre dans notre politique d’immigration avant de penser au vote des étrangers. Et je ne suis pas certain que celui-ci sera appliqué d’ici à la fin du quinquennat…

On peut tout de même soupçonner la gauche d’avoir quelques arrière-pensées électoralistes avec ce projet. Elle a bien perdu le vote populaire, non ?
Je ne suis pas convaincu par cela. Car il y a des étrangers qui pourraient très bien voter pour l’UMP ou un autre parti. Car il y a des thèmes défendus par la gauche, notamment le mariage homosexuel, qui peuvent déplaire à certains étrangers.

Le gouvernement a par contre décidé d’assouplir les conditions de naturalisation…
(Il coupe) C’est une bonne mesure, républicaine et consensuelle. L’obligation d’avoir un CDI notamment, c’était beaucoup trop restrictif. Je sais que cette décision annoncée par Manuel Valls, le ministre de l’Intérieur, a été critiquée, notamment par la droite et l’extrême droite. Mais elle va dans le bon sens. Ce n’est pas le moment pour la France de s’affaiblir .