Interview Le Parisien

Après la charge d’Eric Cantona contre Didier Deschamps, coupable à ses yeux d’avoir écarté Karim Benzema et Hatem Ben Arfa en raison de leurs « origines nord-africaines », c’est Jamel Debbouze qui a critiqué lundi (dans une interview à « France Football ») leur absence chez les Bleus.

Pour le comédien originaire de Trappes (Yvelines), qui regrette de « n’avoir aucun de « nos » représentants en équipe de France », ils « payent la situation sociale » du pays. Des propos qui scandalisent le député socialiste de l’Essonne — et ancien président de SOS Racisme — Malek Boutih.

Que vous inspire la sortie de Jamel Debbouze ?

MALEK BOUTIH. C’est d’une très grande maladresse. Balancer publiquement ce genre de propos ne rend service à personne. Ni à Ben Arfa, qui a signifié qu’il ne voulait pas être assimilé à ce débat, ni à l’équipe de France qui a besoin d’être soutenue au lieu d’être ainsi poignardée, ni au pays. Cette sortie irresponsable risque de ruiner le travail des éducateurs, des associations, des parents, de tous ceux qui essaient de renforcer la cohésion nationale. La paranoïa, les théories du complot, tout cela existe déjà. Ajouter de la tension par ces insinuations, c’est du poison. Et il ne rend pas service aux mômes des quartiers.

Comment cela ?

Parce que les gens vont encore se dire : vraiment, là-bas, ils sont toujours dans la parano, la revendication. Jamel Debbouze nourrit ces préjugés, et c’est d’autant plus regrettable qu’il a un très grand impact en banlieue, bien plus qu’Eric Cantona.

Mais ses propos reflètent-ils ce qu’on pense dans les quartiers ?

Pas par tout le monde, mais cela existe, bien sûr. J’adore Jamel Debbouze comme acteur et humoriste, mais à chaque fois qu’il s’exprime sur les phénomènes sociaux ou politiques, il n’a pas de maîtrise. Là, c’est clairement un dérapage. Il devrait s’excuser auprès de Didier Deschamps et de toute l’équipe. Franchement, c’est à se demander si, comme d’autres, il ne se sent pas coupable de sa réussite en jetant au petit peuple des cités ce qu’il a envie d’entendre. Il a oublié que la réussite entraîne une responsabilité, un devoir d’exemplarité. La France a besoin d’être aidée par des gens comme lui. Lui n’a fait que contribuer à sabrer l’identité républicaine au profit des identités ethniques qui cherchent à s’imposer.

Cela peut-il créer une sorte de désamour, voire d’hostilité de certains supporteurs, envers l’équipe de France ?

Non, si elle gagne, elle sera soutenue. C’est la seule règle. Dans les semaines qui vont venir, Jamel Debbouze croisera, je l’espère, des gosses des cités de toutes origines avec du bleu-blanc-rouge sur le visage. La seule couleur qui compte, c’est le bleu. Si elle perd en revanche, elle sera critiquée, et beaucoup referont le match…

L’équipe de France doit-elle être le reflet du visage des quartiers ?

Non. Ça ferait de la France une société racialiste. L’équipe ne doit pas être composée en fonction de l’humeur du pays ou des pressions ethniques, sinon ce serait un suicide républicain. Gardons pour seuls critères de sélection l’efficacité et le respect l’esprit collectif : jouer pour les Bleus, c’est un peu plus que taper dans un ballon. Et c’est pour cela que Benzema a payé sa non-sélection. S’il y a un domaine en France où l’on n’est pas jugé à son faciès mais à ses performances, c’est bien le sport. La discrimination y est quasiment absente.

Propos recueillis par Charles De Saint Sauveur

Entretien pour Marianne

Alors, « ça va mieux » ou pas ? A gauche, la formule de François Hollande est loin d’être partagée. Alors que le chef de l’Etat a entamé contre vents et marées le service après-vente de ses réformes, Malek Boutih, député socialiste de l’Essonne, dresse pour « Marianne » un réquisitoire implacable contre son bilan. Fidèle à son franc-parler, il estime que le chef de l’Etat « a géré son propre destin, pas celui du pays ». Et prône l’émergence d’une autre candidature au sein du PS pour 2017.

Marianne : Est-ce que, comme François Hollande, vous diriez que « ça va mieux » en France ?

Malek Boutih : Non, pas du tout ! C’est de bonne guerre d’utiliser la méthode Coué, mais les indicateurs macro-économiques ne veulent plus rien dire aujourd’hui. Il est indéniable que nous avons de meilleures perspectives en matière de croissance et que nous avons réussi un exploit en étant dans les clous du déficit budgétaire. Mais les chiffres sur l’exclusion, l’insécurité, les violences sont là et la peur de l’avenir est très ancrée. Cette expression « ça va mieux », c’est un point de vue technocratique, pas politique.

Vous voulez dire que l’état du pays ne peut pas être seulement jugé sur les résultats économiques ?

La question sociale et la question identitaire sont très interpénétrées. Le trouble de destin de la communauté républicaine française aggrave la crise économique, parce qu’elle paralyse le pouvoir politique, crée une culture de défiance à tous les étages de la société et favorise le chacun pour soi. La décomposition républicaine fragilise la France dans la reprise.

« Le vrai problème, c’est que Hollande n’a même pas mouillé le maillot »

Vous n’avez donc pas changé d’avis depuis mars, lorsque vous affirmiez dans L’Obs que vous ne soutiendriez pas Hollande en 2017 ?

Non. Pourtant, j’avais été l’un des derniers à le soutenir avant 2012, quand tout le monde avait rallié Dominique Strauss-Kahn. François Hollande est un homme intelligent mais le problème, c’est que le gars a eu un comportement individualiste. Il a géré son propre destin, pas celui du pays. Il a sacrifié la gauche, qui n’a jamais perdu autant de positions politiques, électorales, territoriales que depuis son élection. Il a troublé, déconstruit, improvisé. Je ne lui fais pas le faux procès d’être de droite ou d’être un renégat. Le vrai problème, c’est qu’il n’a même pas mouillé le maillot.

Ce que je lui reproche le plus, c’est de s’être enfermé dans cette fausse posture de sphinx où il ne dit plus rien, y compris sur des réformes qu’il a lui-même initiées. L’épisode de la réforme sur la déchéance de nationalité est le symbole de tout son quinquennat. C’est son idée, c’est lui qui la met dans le débat et à aucun moment il ne la défend. En revanche, il intègre dans son gouvernement des gens qui ont voté contre. On est dans l’embrouille la plus totale.

Retenez-vous tout de même des réformes à mettre à son crédit ?

On va dire le mariage pour tous. D’un point de vue républicain, c’est une bonne réforme parce qu’elle désacralise la question du couple et de la famille. On échappe un peu plus à la sphère du religieux. Sinon, il y a quelques aménagements par-ci, par-là mais qui ne rentreront pas dans l’histoire, c’est le moins qu’on puisse dire.

Vous oubliez les recrutements dans l’Education nationale, l’encadrement des loyers, le tiers payant généralisé…

Ouais… Franchement, on dirait le bilan d’une élection municipale. « J’ai fait la piscine, j’ai réparé tous les trous qu’il y avait dans le trottoir… » D’accord mais là, c’est la France !

François Hollande a été confronté aux attentats terroristes. N’a-t-il pas bien géré ce dossier ?

Le travail est bien fait sur le terrain sécuritaire. C’est une bonne chose d’être revenu sur le démembrement des dispositifs militaires et d’avoir adopté un certain nombre de lois indispensables. Mais il reste un vide patent et très surprenant pour un président de gauche : c’est l’absence totale de volet politique, en particulier sur les ghettos, la banlieue, l’islamisme radical. Le pire, c’est qu’on sent que c’est un sujet qui le gêne. Ça se voit à ses silences, ses ambiguïtés. On a l’impression qu’il ne veut pas trancher, que tout le monde a raison, aussi bien ceux qui estiment que le voile, ce n’est pas si grave, que ceux qui pensent que c’est grave.

« Il aurait dû être le premier combattant laïc »

Vous estimez dans Le Monde que la laïcité est l’un des rares sujets qui « peut scinder le PS ». Est-à cause de cette ambiguïté de François Hollande que vous dénoncez ?

A partir du moment où il est président, son influence sur l’ensemble de la gauche a été déterminante pendant les évènements. Oui, il porte une responsabilité dans la perte des repères à gauche sur les questions de laïcité. Il aurait dû être le premier combattant laïc. Ce n’est pas un engagement particulier, c’est l’ADN de base de la gauche, beaucoup plus que la question du code du travail.

François Hollande semble laisser Manuel Valls monter au front sur ce terrain…

C’est le plus haut responsable politique français qui doit mener ce combat aujourd’hui, et il ne le fait pas.

Etes-vous d’accord avec Valls lorsqu’il déclare  que « l’essentiel, c’est la bataille culturelle et identitaire » ?

Oui. Mais – et ce n’est pas le point de vue de Valls – je pense qu’il s’agit là de toute l’histoire politique de la France. Si la France est un pays plus politique que d’autres, c’est parce que des questions qui ne parlent pas à son estomac, mais à son esprit, pèsent très fortement sur son destin. Rappelez-vous que la crise algérienne est intervenue pendant les Trente Glorieuses. Il y avait moins de 5% de chômeurs mais le pays était en crise.

L’une des dérives d’une partie de la classe politique, en particulier à gauche, est d’avoir « économisé » le discours politique. Le débat politique, ce n’est pas simplement entre la relance par l’investissement ou par la consommation. Il est ailleurs : quels sont les contours de la communauté nationale ? Comment fait-on face aux coups que le djihadisme porte sur notre territoire ? Comment on affronte la mondialisation d’abord par ce qu’on est, et pas par ce qu’on fait ? La présidentielle ne sera pas un débat d’économistes mais un débat sur les contours de la communauté nationale.

Qui soutiendrez-vous en 2017, si ce n’est pas François Hollande ?

Il y a une différence entre le football et la politique. En football, je soutiens le PSG quel que soit son classement ! Mais en politique, je ne fonctionne pas comme ça donc on va voir ce qui va se passer.

« La primaire de la gauche est un attrape-gogo »

La primaire de la gauche peut-elle faire émerger une alternative ?

Non, je n’y ai jamais cru. C’est un attrape-gogo pour ceux qui voulaient faire semblant d’entrer dans des oppositions mais qui ne veulent que négocier des sièges.

Vous seriez prêt à voter pour le candidat d’un autre parti ?

Non car je suis un acteur de la vie politique, pas un consommateur. Il me reste un peu de temps pour ne pas me retrouver devant un non-choix, en créant les conditions pour qu’il n’y ait pas de fatalité au fait que seul le président sortant puisse se représenter, donc en aidant à l’émergence d’une candidature alternative.

En octobre dernier, vous voyiez Marine Le Pen gagner la présidentielle. C’était une provocation ou le scénario vous paraît-il crédible ?

Malheureusement, mon pronostic me semble plus crédible aujourd’hui qu’au moment où je l’ai formulé. Je ne dis pas ça pour être la Pythie qui annonce un malheur. Je constate simplement qu’on est maintenant dans une crise de régime. Ajoutez à cela une crise des migrants à nos frontières et des attentats terroristes, et vous avez une équation qui peut énormément favoriser la victoire de Marine Le Pen. Elle n’est pas une candidate comme les autres, c’est une candidate de la décomposition. Elle peut être instrumentalisée par l’électorat pour mettre fin à la Ve République.

Propos recueillis par Louis Hausalter

Interview pour l’Obs

Député socialiste de l’Essonne et ancien président de SOS Racisme,  Malek Boutih vient d’être nommé à la tête d’un groupe de travail parlementaire pour réfléchir à la mise en place d’un « cercle de défense de la République ». Il explique à « l’Obs » pourquoi le respect d’une laïcité stricte lui paraît la meilleure arme contre le terrorisme.

Pourquoi mettre en place à l’Assemblée nationale un groupe de travail autour de la défense de la République ?

– Parce que nous considérons que le combat contre le terrorisme n’est pas que sécuritaire mais aussi politique, à travers des problématiques comme la relégation de certaines populations dans des ghettos, l’oppression des femmes, la radicalisation des jeunes. Si ces thématiques sont traitées de manière policière, on est sur une pente dangereuse qui va dans le sens des djihadistes. La défense de la République n’est pas qu’une posture, n’est pas qu’un symbole. Il faut que les députés mettent la main à la pâte. Nous devons repolitiser l’Assemblée nationale et préparer les députés à entendre ce qu’ils ne veulent pas entendre. Ils ont en tête une photo de la France du XXe siècle. Mais aujourd’hui, le problème des banlieues ce n’est plus l’immigration, c’est la crise économique et la dépolitisation.

Concrètement, comment empêcher des jeunes de rejoindre une filière djihadiste ?

– Il faut partir des individus, écouter les discours de la jeunesse pour savoir ce qu’ils veulent vraiment: est-ce que les concepts d’intégration, d’appartenance à la nation française signifient quelque chose pour eux? Pour rétablir des contacts directs avec les populations marginalisées, il est nécessaire de faire appel à des assistantes sociales qui vont à la rencontre des gens.

Dans votre rapport « Génération radicale » remis au gouvernement en juin 2015, vous citez l’école comme lieu privilégié de réaffirmation des valeurs de la République. Comment l’enseignement peut-il prévenir la radicalisation des jeunes ?

– L’enseignement n’est pas la coercition, c’est un travail de fond. Aujourd’hui, on exerce une grosse pression sur l’école afin qu’elle revienne aux fondamentaux: écrire, lire, compter. C’est une erreur. L’école doit être un espace d’émancipation culturelle grâce au théâtre, à la peinture, à la littérature, à l’enseignement de l’histoire des civilisations. Elle doit permettre aux jeunes hommes et aux jeunes femmes de ne pas s’enfermer dans l’obscurantisme. Les écoles doivent également être beaucoup mieux intégrées à la vie de la cité et être ouvertes en-dehors des temps scolaires, en soirée et le week-end, pour organiser des spectacles, des projections cinématographiques, des expositions, en collaboration avec le corps enseignant.

Le gouvernement s’est dit inquiet de l’emprise des Frères musulmans sur certaines écoles musulmanes françaises. Comment lutter contre la radicalisation au sein de ces établissements ?

– Il faut être attentifs, sans être paranos. Je rappelle que beaucoup de parents envoient leurs enfants dans des écoles musulmanes non pas pour l’enseignement du Coran mais pour l’apprentissage de la langue et de la civilisation arabes. Et qu’ils se trouvent désemparés lorsque leur fils ou leur fille reçoivent des discours intégristes. On sait que les filières djihadistes recrutent dans les cours d’arabe ou de théologie. C’est le cas de la filière des Buttes-Chaumont , dans le 19e arrondissement de Paris, qui a recruté les frères Kouachi, auteurs de la tuerie de « Charlie Hebdo ». Notre responsabilité est donc d’informer les familles, de les mettre en garde pour éviter que leurs enfants ne basculent dans le djihadisme.

Manuel Valls a affirmé le 5 avril que les groupes salafistes étaient « en train de gagner la bataille idéologique et culturelle de l’islam en France ». Partagez-vous ce constat ?

– Oui, totalement. A chaque fois que les salafistes condamnent le mode de vie occidental, les responsables religieux français répondent: « Chacun fait comme il le souhaite ». Cela prouve bien que l’idéologie dominante de la pensée de l’islam est aujourd’hui le salafisme. Les imams français aimeraient peut-être bien avoir d’autres échos mais ils n’en ont pas. J’ai entendu certains représentants religieux, comme Anouar Kbibech [le président du Conseil français du culte musulman, NDLR], critiquer les propos du Premier ministre. Mais ces hauts dignitaires religieux sont sous la pression des salafistes. Ils craignent des représailles. Il ne faut pas oublier que les intégristes sont très violents, et particulièrement à l’encontre des musulmans. C’est à cause de cette peur que pas un responsable religieux n’a dit que le port du voile n’était pas obligatoire en France.

Est-ce que le débat ne se focalise justement pas trop sur le port du voile, au risque de devenir stigmatisant pour les femmes qui le portent?

– C’est un débat central qui en englobe beaucoup d’autres. Je maintiens que le port du voile n’est pas naturel. Il n’est pas un signe religieux mais un symbole de l’oppression des femmes. Derrière le voile se cache l’interdiction pour les femmes de sortir, de danser, de vivre normalement. Je ne nie pas que certaines femmes le portent par choix, mais à mes yeux c’est un symbole de la soumission féminine et non la manifestation d’une liberté.

Au sein du groupe socialiste les avis divergent entre partisans, comme vous, d’une laïcité stricte et ceux d’une laïcité plus ouverte. Est-il possible de trouver un point d’accord ?

– Je ne recherche pas le consensus. Je sais qu’il existe des dissensions au sein de la majorité. Toutes les voix pourront prendre part aux discussions de notre groupe de travail. Certains trouvent que nous allons trop loin dans la défense des valeurs de la République. Nous leur montrerons que c’est notre meilleur rempart contre le terrorisme. Il faut sortir du compromis à tout prix car c’est le meilleur moyen de faire gagner les djihadistes.

Que répondez-vous à ceux qui vous taxent d’islamophobie ?

– L’islamophobie est une manipulation politique qui a fait long feu. En France, nous sommes en droit de critiquer une religion quelle qu’elle soit. Les islamistes critiquent les autres religions et nous n’aurions pas de mot à dire sur la leur? Chez les musulmans, quand on rejette la foi islamique, on devient un apostat. On peut considérer l’islamophobie en Europe comme une forme d’apostasie.

Propos recueillis par Maïté Hellio le 6 avril 2016